| Référence de cet article : http://www.inprecor.fr/article-inprecor?id=832 |
N° 555 novembre 2009 *
Commentez cet articleSur ce sujet : Les Nôtres
Les Nôtres Jakob Moneta (1914-2012). Pierre Vandevoorde (Inprecor 583-584 mai 2012)
Les nôtres Remberto Arias Bernal, dirigeant trotskiste bolivien. (Inprecor 575-576 octobre-novembre 2011)
Les Nôtres Daniel Noverraz dit Léonce Aguirre (1949-2011). Jan Malewski (Inprecor 577-578 octobre-novembre 2011)
LES NÔTRES Hoàng Don Tri (1916-2011). (Inprecor 575-576 juillet-septembre 2011)
Denise Comanne (1949-2010) Une vibrante voix internationaliste, féministe et révolutionnaire. Éric Toussaint (Inprecor 566 octobre 2010)
LES NÔTRES Luis Vitale : les combats d’un historien révolutionnaire latino-américain. Franck Gaudichaud * (Inprecor 564-565 août-septembre 2010)
DANIEL BENSAÏD Daniel est parti mardi 12 Janvier. François Sabado (Inprecor dernieres 2010)
Les nôtres André Fichaut (1928-2009). (Inprecor 553-554 septembre-octobre 2009)
Les nôtres Leni Jungclas (1917–2009). (Inprecor 553-554 septembre-octobre 2009)
Sur ce sujet : Argentine
Argentine Une décision souveraine et progressiste. Bureau exécutif de la IVe Internationale (Inprecor 583-584 mai 2012)
Argentine La fièvre récurrente des Malouines et l’anti-impérialisme. Guillermo Almeyra * (Inprecor 581-582 mars 2012)
GRECE L'exemple de l'Argentine en 2001. Éric Toussaint * (Inprecor 581-582 mars 2012)
ARGENTINE 10/06/2010 Répression contre des piqueteros. Tout est à nous ! * (N°59 10/06/2010) (Inprecor dernieres 2010)
Crise du capitalisme / Argentine Renationalisation du système de retraites. Eduardo Lucita (Inprecor 543-544 novembre-décembre 2008)
Argentine — Tribune libre L’étoile du kirchnérisme s’éteint, une nouvelle scène politique apparaît. Guillermo Pacagnini (Inprecor 541-542 septembre-octobre 2008)
Argentine La gauche dans son labyrinthe. Jorge Sanmartino (Inprecor 532-533 novembre-décembre 2007)
Argentine Occuper, résister, produire : L’expérience des entreprises occupées et gérées par les travailleurs en Argentine. les travailleurs de la Coopérative Bauen et Jorge Sanmartino (Inprecor 519 juillet-août 2006)
Argentine Conflit social — airs frais, vieilles tempêtes. Eduardo Lucita (Inprecor 505-506 mai-juin 2005)
Sur ce sujet : Malewski Jan
Kirghizistan Du conflit social aux violences ethniques. Jan Malewski * (Inprecor 564-565 août-septembre 2010)
ANNIVERSAIRE, IL Y A 30 ANS Pologne, août 1980 : un exemple d’auto organisation ouvrière. Cyril Smuga * (Inprecor 564-565 août-septembre 2010)
Pologne Une présidentielle à l’américaine. Jan Malewski (Inprecor 564-565 août-septembre 2010)
Honduras Coup d'État d'une oligarchie dominée. Jan Malewski (Inprecor 551-552 juillet-août 2009)
Union européenne Premiers pas d'une gauche nouvelle anticapitaliste. Jan Malewski (Inprecor 549-550 mai-juin 2009)
Europe Vers un pôle anticapitaliste. Jan Malewski (Inprecor 545-546 janvier-février 2009)
Dossier Grèce Révolte de la jeunesse. Jan Malewski (Inprecor 545-546 janvier-février 2009)
Russie Premiers pas d’un renouveau de la gauche anticapitaliste. Jan Malewski (Inprecor 534-535 janvier-février 2008)
Histoire 90 ans après la révolution d’octobre. Jan Malewski (Inprecor 532-533 novembre-décembre 2007)
Jan Malewski

Dora Coledesky © DR
Avec Angel Fanjul, dit Heredia, mort le 29 mars, et Dora Coledesky, morte le 17 août, disparaissent deux militants argentins exemplaires, faisant partie, comme l’a écrit Hugo Moreno, « de cette cohorte des “Archanges”, évoquée par Paco Ignacio Taibo II dans son beau livre portant ce titre, des personnages quasiment inconnus ou oubliés, avec leur ténacité, leurs espérances, leurs illusions mais aussi leurs déceptions, leurs projets originaux, leurs qualités et leurs défauts. De toute manière avec une vie exemplaire ».
Angel a fait ses premières armes politiques en 1944, alors qu’il terminait ses études secondaires, élu secrétaire de la Fédération des étudiants du secondaire. Avec Dora, ils intègrent un petit groupe trotskiste fondé par Esteban Rey, puis participent avec lui à la fondation du Mouvement ouvrier marxiste (MOR). Malgré ses faibles forces, le MOR a joué un rôle important dans la grève de la Fédération des travailleurs de l’industrie sucrière en 1948, au point que Perón dénoncera alors « la main trotskiste » en accusant le MOR d’avoir été l’instigateur de cette lutte. Après la disparition du MOR et un court passage dans l’organisation fondée par Hugo Bressano (dit « Nahuel Moreno »), Angel et Dora ont rejoint le GCI (Groupe Quatrième Internationale), dirigé par Homero Cristalli, plus connu sous le pseudonyme de « Posadas », qui fondera le Parti ouvrier révolutionnaire (trotskiste), POR (T), reconnu comme section argentine de la IVe Internationale au congrès mondial de 1951. Il s’agissait d’un courant qui, dès 1945, essayait de comprendre le phénomène péroniste et qui cherchait à s’implanter dans la classe ouvrière et le mouvement syndical, sans perdre son identité trotskiste en y défendant son programme et une perspective internationaliste. Angel y sera membre de la direction, le représentant légal et le directeur de Voz Proletaria (Voix Prolétarienne), organe du parti.
Le POR (T) et le Bureau latino-américain (BLA) dirigés par Posadas travaillaient en collaboration étroite avec la direction de la IVe Internationale et avec Michel Raptis (dit « Pablo »). Ils partageaient la même sensibilité envers la « révolution coloniale » et la conviction qu’il fallait construire un « parti mondial » dont les sections nationales seraient insérées dans le mouvement des masses réel. Cette collaboration dura dix ans. L’arrestation aux Pays-Bas, en 1960-61, de Michel Raptis et de Sal Santen du fait de leur engagement aux côtés du FLN algérien a distendu ces liens. En 1962, le BLA a convoqué une conférence internationale à Montevideo, se séparant publiquement de la IVe Internationale.
Au cours des années marquées par la révolution cubaine, dont l’écho a retenti dans toute l’Amérique latine, la solidarité avec Cuba a pris une place centrale. Angel Fanjul a participé, fin 1959, au Chili, à la préparation de la Première rencontre internationale de la jeunesse convoquée par les Cubains, puis au Congrès qui a eu lieu à La Havane en 1960. La délégation trotskiste y a mené une importante bataille pour le soutien à la révolution tout en s’opposant au « modèle du socialisme bureaucratique », ce qui a conduit à une violente altercation avec les staliniens. C’est l’intervention de Che Guevara qui a alors coupé l’herbe sous leurs pieds. Angel a pu longuement discuter avec le Che au cours des trois mois qu’il a passés à La Havane et, symboliquement, c’est le Che qui l’a accompagné à l’aéroport lorsqu’il quitta l’île.
L’année 1968 marque pour Angel et Dora leur rupture avec Posadas. Jusque-là, au sein du noyau central du BLA il n’y avait pas de différences fondamentales. Cette interaction entre « le chef », Posadas, et son entourage, l’un alimentant l’autre, peut permettre de comprendre comment des militants ouvriers et intellectuels de valeur ont presque aveuglement suivi la dérive de Posadas. Mais Angel et Dora n’ont pas accepté son orientation en soutien à l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, qui mettait fin au « printemps de Prague » et aux espoirs d’un « socialisme à visage humain ». Ils ont alors été exclus ignominieusement du POR (T). Mais alors que Posadas avec un groupe de militants furent emprisonnés à Montevideo à la fin de l’année 1968, Angel Fanjul, en sa qualité d’avocat, s’y était rendu et obtint leur libération. Hugo Moreno a écrit plus tard : « Au cours de la défense Posadas a proposé à Fanjul sa réintégration dans l’organisation, proposition catégoriquement rejetée par ce dernier. Cette attitude dit plus sur sa qualité politique et humaine que beaucoup de textes et de résolutions. »
En 1970 Angel et Dora avec d’autres militants ont construit un groupe nommé Fraction bolchévique, puis Cours nouveau, publiant un périodique du même nom. Ils s’opposaient à l’orientation de la IVe Internationale et à celle du PRT argentin, dirigé par Roberto Santucho, en particulier en ce qui concerne la lutte armée en Amérique latine. L’Argentine était alors marquée par les luttes contre la dictature (1966-1973), la montée du mouvement ouvrier et l’apparition des premières organisations politiques armées. En 1969 cette situation a conduit au « Cordobazo », le soulèvement insurrectionnel dans la ville de Cordoba, suivi par d’autres. Mais la chute de la dictature en 1973 et le retour de Perón, s’ils ont conduit à une décomposition et à une crise du péronisme, n’auront pas mis fin à la répression, organisée par l’appareil d’État, les directions des syndicats péronistes, puis par la « Triple A » (Alliance anticommuniste argentine) qui en quelques mois va assassiner des centaines de militants révolutionnaires. En mars 1976, les forces armées imposent une nouvelle dictature (1976-1983), qui va assassiner et faire « disparaître » trente mille militantes et militants progressistes. Des camarades d’Angel et Dora feront partie des victimes et leur petite organisation ne parviendra pas à protéger les siens dans la clandestinité. Angel et Dora durent s’exiler, s’installant en France en 1976. Ils y resteront jusqu’en 1984, militant au sein de la LCR, où ils s’engageront dans le débat — Angel sera membre du Comité central au titre de la « Tendance 3 » — en particulier en s’opposant à la position majoritaire sur l’intervention soviétique en Afghanistan (1980), qu’ils trouvaient par trop « campiste », et sur la guerre des Malouines (1982) : ils furent parmi ces rares anti-impérialistes argentins qui ont su garder la distance critique envers l’aventure chauvine de la dictature aux abois… Ils participaient aux organisations de solidarité (Groupe des avocats en exil), Dora était active dans le Groupe des femmes latino-américaines, ils aidaient à l’édition d’Inprecor, publiaient une revue destinée à l’Argentine (« Divergencia », « Divergence » — toujours critiques, jamais suivistes — alors que bien d’autres éditaient alors des revues intitulées « Convergence »…).
Revenus en Argentine, ils ont reconstruit le groupe Cours nouveau. Dora s’est engagée dans la construction du mouvement des femmes, en particulier dans la lutte pour le droit à l’avortement, à laquelle elle a consacré le reste de sa vie. En janvier 2003, au cours de l’Assemblée pour le droit à l’avortement tenue dans le cadre de la Rencontre nationale des Femmes de Rosario, Dora expliquait : « Je pense que nous ne luttons pas pour une cause sectorielle, que l’avortement n’est pas seulement une question particulière qui nous concerne, nous luttons pour que le monde change, pour un changement de l’humanité, nous devons donc être claires, nous luttons pour la dignité humaine…, pour un monde différent qui non seulement est possible, mais qui est nécessaire et essentiel si nous voulons gagner la dignité humaine… »
Engagés ensemble depuis leur jeunesse dans la lutte pour un monde meilleur, Angel et Dora nous ont quitté à quelques mois d’intervalle, comme ils ont vécu : engagés, critiques, dévoués, ne cherchant jamais à se mettre devant les autres. ■
[Je remercie Hugo Moreno, dont le long article écrit après la mort d’Angel a servi de base pour ce court hommage]